Pierre-Marcel Favre : parcours personnel


Matin dimanche   7 janvier 2007

38 millions de morts

Quel est le livre le plus important de l’année 2006 ? “Les Bienveillantes“, de Jonathan Littell, 906 pages, chez Gallimard, tirage de 685’000 exemplaires ? Extrêmement intéressant. Mais, s’il y a un autre ouvrage qu’il faut lire, un monument de révélations indispensables, non pas de l’année dernière, mais des années passées, c’est bien le “MAO, une histoire méconnue“ de Jung Chang et Jon Halliday, encore chez Gallimard. 860 pages pour un tirage de 28'000 exemplaires “seulement“.

Fort heureusement, cette biographie n’est pas passée complètement inaperçue. Mais nombre de confrères de Mao (il fut journaliste_new…) n’ont pas jugé utile de recommander ce livre fondamental. Staline et Hitler sont dans toutes les mémoires, et c’est tant mieux. Mais Mao, monstre absolu de tous les temps, responsable direct d’au moins 38 mios de morts (trente-huit millions), reste  une idole. Il bénéficie d’une opinion globalement positive. Mort en 1976, son gigantesque portrait trône, encore aujourd’hui, place Tien An Men. Une imagerie, pas seulement composée de badges à son effigie, continue de se vendre. Et plus d’un milliard de Chinois ignorent complètement l’histoire de leur pays.

Tentons de résumer : il faudrait un “condensé“ de ce vaste livre, à prescrire aux moins aux écoliers. Je n’interprète nullement, et les 10 ans de travail de nos deux auteurs ne sont pas contestables : Mao Tsé-tung, ce fut un grand bond en arrière pour la Chine, qui aurait pu rapidement se développer un peu comme Taiwan, Singapour et Hong Kong. Il a été l’inventeur de procès de masse avec tortures publiques raffinées. Un falsificateur unique de l’histoire. La débâcle japonaise en Chine est due pour l’essentiel à l’URSS et à Tchang Kaï-chek, et non pas à Mao. Le parti communiste chinois a été créé, entretenu, développé et armé par Staline. La défaite finale des “nationalistes“ chinois est l’oeuvre commune de Moscou et des Américains. Le moteur de Mao ne fut pas l’idéologie, mais la soif de pouvoir absolu qui passe par un règne inégalé de la terreur dans toute l’histoire humaine. Son manque total d’intérêt pour ses enfants n’a eu d’égal que son mépris de son propre peuple. Le rêve de grandeur de Mao était-il de bâtir, créer ? Non, détruire et dominer. Le grand bond en avant a cassé les infrastructures et affamé la population. Son soutien aux Khmers rouges fut décisif. La prétendue Révolution culturelle a presque annihilé les trésors de la culture chinoise, à commencer par son architecture. Et Mao avait pour but avoué de dominer le monde. Ses échecs successifs de “ Grand Leader“ n’ont guère ébranlé ses compagnons de route occidentaux, les fameux prétendus nouveaux philosophes “français“ furent de ceux-là plus ou moins longtemps. Par charité, on taira le nom des “intellos“ romands qui brandirent le petit livre rouge. Ils ont certainement renoncé à la lecture de la biographie de Mao afin d’éviter, cette fois, le rouge de la honte.

* Le 8 novembre 06, Christie’s a vendu à New York le portrait de Mao, d’Andy Warhol (1972 ), pour 17.4 millions de dollars à Joseph Lau, de Hong Kong… Imaginez par exemple, que se soit le portrait de Staline, Franco, Pol Pot…

 

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