Pierre-Marcel Favre : parcours personnel


Matin dimanche   22.05.05

Faudra-t-il vider nos musées ?

Fin avril 05, l'Italie «rendait» le premier élément de l'obélisque d'Axoum à l'Ethiopie, emmené en 1937 par les troupes mussoliniennes. Trois mois auparavant, le Musée de Bandjoun, au Cameroun, brûlait avec toutes ses collections. L'Italie a réclamé par le passé le «retour» de La Joconde de Léonard de Vinci. Bien avant de devenir Ministre de la Culture, André Malraux fut accusé d'avoir emporté des statues d'Angkor. Les événements et les controverses ne manquent pas au sujet des trésors artistiques «déplacés».

Remarquons tout d'abord que, bien que le résultat soit semblable, ce n'est pas tout à fait la même chose si les oeuvres en question sont dans une collection personnelle ou dans un musée public. Si ces travaux artistiques ont été volés, «conquis», «achetés» ou «donnés». Et surtout, surtout, s'il s'agit d'un «transfert» récent ou très ancien.

Est-ce dérangeant que l'Ermitage de Saint-Pétersbourg présente l'une des plus belles collections de peintures françaises? Que les musées japonais ou américains soient extrêmement riches en Cézanne, Chagall, Degas, Lautrec, Gauguin et autres Modigliani? Et n'oublions pas que, sans la passion de collectionneurs, qui ont permis par exemple la création du Musée Guimet à Paris et de très nombreux musées ethnographiques, la plupart des pièces aujourd'hui conservées auraient disparu à tout jamais : les pierres étant dispersées, retaillées et réutilisées dans la construction d'immeubles ou de murs «modernes» comme à Izmir (Smyrne) ou encore, les pièces en bois auraient été perdues, coupées ou brûlées. N'oublions pas la stricte réalité : l'intervention des gouvernements actuels concernés, demandant le «retour» des oeuvres déplacées, est tout à fait récente.

N'oublions pas non plus quels sont les coûts qui permettent à beaucoup d'oeuvres de traverser les temps dans des musées généralement occidentaux : conditions de conservation avec humidité constante, lumières adéquates et sécurité presque totale. Ainsi, le Musée Pergamon de Berlin a su conserver, depuis 1910, les fabuleuses portes de Babylone (VI è siècle av. J.-C.), malgré les guerres, alors que les Américains ont certes protégé le Ministère du Pétrole à Bagdad, mais pas les musées qui ont pu être pillés, il y a seulement 2 ans.

Doit-on rendre à l'Egypte, par exemple, les trésors du Louvre, du British Museum, ou de Turin ? Cela se discute : le Musée du Caire (créé par un Français) dispose de richesses fabuleuses. A-t-il besoin des pièces «européennes» qui constituent à l'extérieur une fabuleuse invitation à la connaissance de ce grand pays ? La folie d'un gouvernement islamiste, capable comme à Bâmiyân de détruire des Bouddhas est assez peu probable, mais...

Se pose un autre problème extrêmement important, la mise en valeur des réserves des musées. Certaines institutions sont richissimes, possédant dix fois plus d'oeuvres qu'elles n'en montrent. Et non des moindres. Il faut exhumer les tableaux européens ! Et les prêter à l'Egypte, à la Grèce, au Pérou, au Mexique : faire tourner les réserves dans le monde entier serait un contrepoids bien mérité!



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