Pierre-Marcel Favre : parcours personnel


Matin dimanche   10.10.04

La marche turque

La volonté turque de rejoindre l'Europe occupe les esprits. Même si, en tant que Suisses, nous n'avons guère voix au chapitre, nous pouvons tout de même nous poser la question: serait-ce une bonne chose? Une première interrogation: pourquoi faire pénétrer la Turquie en Europe, qui est pour l'essentiel en Asie Mineure, et non pas le Maroc, si proche de l'Espagne et donc de notre continent? Ou la Tunisie, petit pays pacifique, à quelques encablures de la Sicile ? Ou l'Algérie, qui regarde majoritairement TF1 et fut française? Ou Israël, culturellement si proche de l'Europe? Ou même le Liban, qu'on appelait la Suisse du Moyen-Orient?

En vérité, pour tous ces pays et peut-être d'autres, il faudrait inventer un statut spécial, des accords de libre-échange, sans une intégration totale à l'Europe.

D'autre pays, beaucoup plus proches de nous, restent marginalisés: la Bosnie, la Macédoine d'où partit Alexandre le Grand, la Serbie, et l'Albanie, devraient être prioritaires. Il convient d'ajouter une nation qui se doit, impérativement, d'être dans l'Europe le plus prochainement possible: l'Ukraine, presque 50 millions d'habitants, qui nous sont culturellement très proches. Un pays martyrisé à l'époque par le communisme, responsable de la mort de 5 millions de personnes. Et une nation qui a maintenant un taux de croissance de 13%.

Certes, la Turquie d'aujourd'hui s'est éloignée de Midnight Express: la torture n'y est plus systématique, encore que la Ligue des droits de l'homme assure le contraire. Oui, Istanbul et les stations balnéaires de la Côte Turquoise sont modernes et accueillantes. Et ce pays est l'héritier de cultures remarquables. Mais il est tout de même gravissime que son parlement se pose la question de criminaliser l'adultère en 2004 ! La pratique des mariages arrangés pour des fillettes et les crimes d'honneur se perpétuent. Un incroyable retour en arrière, par rapport à l'avancée laïque de Kemal Atatürk est en cours. Le conflit avec ses millions de Kurdes est apaisé, pas résolu. Et ces derniers rêvent d'avantage d'un Kurdistan avec leurs frères de Syrie, d'Iran et d'Irak, plutôt que de rejoindre l'Europe. L'Anatolie profonde est pour une part pas loin du Moyen Age. La difficulté de reconnaître les massacres d'Arméniens du début du siècle passé subsiste, sans parler des derniers Assyro-Chaldéens ou des Catholiques grecs qui n'ont pas encore fui l'intolérance à leur égard.

Est-ce que tout cela représente vraiment une prédisposition à intégrer l'Europe, que nous souhaitons ouverte, apaisée, féministe, cohérente, et tolérante? Faut-il vraiment que nous acceptions le quasi diktat des Etats-Unis, qui veulent nous unir à ce pays de plus de 70 millions d'habitants, alors qu'eux-mêmes ferment leurs frontières aux pays musulmans? Voulons-nous d'une Europe transformée en grand bazar, au-delà de la Sublime Porte?



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